Ma mission est de créer de l’espoir
. . En visite dans les locaux de But!, Raymond Domenech a accepté de se confier sans fard. Le sélectionneur est revenu sur la difficulté de sa tâche et il s’est livré avec sincérité, dévoilant un peu de son intimité. Entretien avant la publication de la liste, jeudi, des joueurs retenus pour France-Eire et Chypre-France.<!--break-->
Raymond Domenech, après le match aux Iles Féroé (2-0), vous avez eu des mots assez durs envers des joueurs. Avec du recul, votre analyse a-t-elle changé ?
Attendez, je vous coupe. Je n’ai pas eu des mots durs envers des joueurs. Pour moi, dire qu’on n’a pas été bon, je ne vois pas où j’ai été dur. On est en train de me faire un procès d’intention parce qu’à la fin d’un match, j’ai simplement pu dire ce qui était évident aux yeux de tout le monde. A moins que vous puissiez me soutenir qu’on a été bon, alors là, je discute autrement.
Peut-être que les sélectionneurs précédents n’étaient pas aussi objectifs avec les prestations ?
Je les ai prévenus. Je veux de la sincérité. On ne prend pas les spectateurs pour des pigeons. Si on est bon, on le dira. Après Israël (0-0), j’ai dit qu’il y avait eu des choses intéressantes. Personne n’a relevé ça. Pourquoi ? Après ce match, je devais protéger l’équipe. C’était le premier au Stade de France et ce n’était pas facile. J’ai insisté sur les aspects positifs. Contre les Féroé, qu’on ne gagne pas le match 5-0 ou 6-0, je le conçois. Que ce soit un piège, je le conçois. Mais si j’ai le sentiment, dans un match, que les Féroé peuvent te taper, j’ai le droit et le devoir de dire après le match qu’on n’a pas été bon.
Finalement, le bilan des deux matchs est-il assez contrasté ?
Non, il n’est pas contrasté. Mon dialogue l’a été. Il y a des fois où j’ai souligné des bonnes choses et d’autres où j’ai stigmatisé un peu les mauvaises. Mais ni dans l’un, ni dans l’autre, on a fait un grand match. Il faudrait être un menteur pour le dire. Je n’ai pas pris le parti de masquer la vérité, de protéger l’équipe, de rassurer les joueurs. Mais ce n’est pas les rassurer de dire qu’on a été bon quand on ne l’a pas été.
Attendez-vous plus d’investissement des anciens ?
Je n’aimerais pas qu’on dise “plus”. Eux aussi ont à trouver leur place. Il ne faut pas dire que ce sont eux les responsables de tout. Il y a des jeunes qui arrivent, un contexte différent. Il faut que chacun arrive à trouver sa vraie place et apporte ce qu’il est capable d’apporter. Quand tu as sept-huit années derrière toi de matchs internationaux, tu as plus de possibilités qu’un mec qui débarque et qui en est à son premier ou son deuxième match. C’est logique.
Est-ce normal que ce soit aujourd’hui les joueurs qui disent qu’ils n’ont plus envie de jouer en équipe de France ?
Normal ou pas, ça change quoi ? Mettez-vous à ma place. J’oblige Zidane, Thuram ou Lizarazu à venir. Et vous me faites quoi, les médias ? Je passe pour un emmerdeur, c’est scandaleux par rapport à ce qu’ils ont apporté à l’équipe de France… Ils auraient été des martyrs. C’était mort d’avance. J’ai discuté avec eux, essayé de les convaincre mais d’une manière intelligente. Si je voulais jouer au con, il y a la loi. Je n’ai pas eu besoin de lire les journaux pour leur dire qu’il y avait une réglementation et cette dernière permettait de les suspendre deux matchs. Mais je ne peux pas rentrer dans ce genre de choses.
« Je vous assure qu’Aimé n’a pas vécu ça »
Et s’ils avaient continué ?
S’ils avaient continué, c’était le rôle du sélectionneur de les convoquer ou pas. C’est à moi de dire au mec qui n’accepte pas de prendre des responsabilités qu’il n’est plus au haut niveau, qu’il doit arrêter. Mais dans le cas de Zidane ou Thuram, ce n’est pas toi qui décides du jour au lendemain de ne plus les sélectionner. Tu discutes avec eux, tu leur demandes où ils en sont. Tu anticipes, tu prépares. Si ça avait fonctionné comme cela, ça aurait été plus simple. Pour tout le monde…
Pensez-vous que l’environnement autour des Bleus se voie toujours champion du monde ?
Oui. Il y a un vrai décalage entre cette attente autour d’une équipe qui n’est plus ce qu’elle était et la réalité du terrain aujourd’hui. Elle progresse, elle va évoluer mais elle n’est pas championne du monde. Je perçois bien, pourtant, cette attente. On sait tous qu’il faut de la patience mais il en faudrait avec des résultats immédiats. On ne fabrique pas une équipe du jour au lendemain, en fabricant une défense et en remplaçant Zidane.
Avez-vous fait exprès de prononcer cette phrase, qui a suscité tant de commentaires : “Racler les fonds de tiroir” ?
(Réflexion) Quand on reprend la phrase, dans le contexte… J’ai dit, très exactement : “Faire des changements dans cette équipe ? Oui mais en faire d’autres alors qu’on vient d’en procéder à de nombreux… On compte déjà beaucoup de joueurs qui ont peu de sélections. Pour en trouver d’autres, il faudra racler les fonds de tiroir.” Ça change tout. On a cru que ceux qui étaient là étaient les fonds de tiroir… (Malicieux) Mais je n’ai pas voulu dire que, parfois, dans les fonds de tiroir se cachaient des trésors secrets… Cette polémique était déplacée. Je dois apprendre à éviter les boutades et ne plus dire de c….
Vous vous retrouvez dans la même situation qu’Aimé Jacquet en 1994 ?
Non, je vous assure qu’Aimé n’a pas vécu ça. J’ai partagé ces moments-là avec lui, c’était lourd. Il a été massacré par le public. Il ne pouvait plus aller au restaurant ! Tous les gens qui sont derrière lui aujourd’hui ne l’étaient pas à l’époque. Un soir où je sortais du Parc des Princes avec lui, on s’est retrouvé dans la voiture et les spectateurs de base - je ne parle même pas des supporters de Boulogne - ont commencé à secouer la voiture. Je croyais qu’ils allaient la casser ! Ils ont traité Aimé de Charlot… Il a vécu l’enfer.
Envisagez-vous l’échec dans ces éliminatoires de la Coupe du Monde 2006 ?
Non. On part tous dans l’idée de gagner, quelle que soit la compétition. Le niveau d’exigence de la FFF a diminué : des demi-finales de la prochaine Coupe du Monde, on se retrouve à une qualification… Ce n’est pas un problème. Je ne discute pas des termes d’un contrat. Je m’en fous. D’ailleurs, je ne l’ai signé qu’il y a quinze jours, simplement parce que j’étais dans les locaux de la FFF. Tout dépend aussi de l’impression laissée. A l’Euro, par exemple, Français et Anglais ont été éliminés au même stade. Du côté anglais, il y a une vague d’optimisme. Ils ont fait naître de l’espoir. Nous, c’est l’inverse. Il est plus important de créer l’espoir qu’un résultat sec. Une équipe a donné de l’espoir alors que l’autre montrait qu’elle était en fin de cycle. Ma mission est de créer de l’espoir. On va y arriver. J’aurai rempli ma fonction si les gens me disent qu’ils sentent quelque chose dans cette équipe. Mais c’est mieux si on est champions du monde, bien sûr.
Entretien réalisé par Olivier REY, François-Xavier LEBERT, Fabrice LAMPERTI et Cyrille PAC